9 pistes pour une parentalité décoloniale 2/5

Nous avons vu les deux premières pistes pour une parentalité décoloniale – que je rappelle être une réflexion personnelle et toujours en cours de [dé][re]construction. On continue l’introspection.

  1. Soigner nos traumas
  2. Nous éduquer avant d’éduquer

(3) Sortir de la parentalité blanche universelle

Être mère n’est pas universel. Aux mères racisées, lesbiennes, trans, grosses, handicapées, TDS, musulmanes, de classe ouvrière, et la liste n’est pas exhaustive, force à nous ! Non, je ne parle pas des pères, car le groupe social « père » ne vit pas ce que vit le groupe social « mère », pour plein de raisons – certaines qui les ont confortés, d’autres qui les ont empêchés.

Les spécialistes aujourd’hui reconnu·es dans la parentalité sont majoritairement des femmes blanches bourgeoises (ou des hommes blancs bourgeois mais je n’ai même jamais essayé de les lire…), qui bien qu’ayant apporté par leurs recherches et leurs écrits un certain renouvellement de la parentalité, font leur beurre sur une parentalité bienveillante, positive et respectueuse. C’est pratique car quel·le parent oserait dire quoique ce soit contre une telle rhétorique aussi universelle ?

Sauf que l’expérience des parents et celle des enfants, qui ne font pas partie de cette norme blanche cis hétéro bourgeoise valide neurotypique, ne sont même pas mises de côté, puisqu’elles n’existent pas dans leurs réflexions. Quand j’entends ces mêmes spécialistes conseiller des expériences datant du milieu du XXème siècle pour tenter de « faire comprendre » le racisme à des enfants alors que certain·es de leurs adeptes vont jusqu’à déclarer tout surnom donné à son enfant comme une violence éducative ordinaire… Quand je les entends déclarer dans l’absolu qu’on n’apprend pas à un enfant de 3 ans à se défendre mais qu’il faut lui apprendre à ne pas être « obéissant », alors que nos enfants racisé·es meurent de ne pas avoir obéi… Je hurle de rage.

Car je pourrai tout faire, choisir ses livres et ses programmes audiovisuels, me lancer dans l’instruction en famille, ou ne fréquenter que des personnes « safe », je ne pourrai jamais protéger mon enfant de la violence des systèmes de domination qui l’infériorisent, enfant racisé neuroatypique peu conforme aux normes de genre. Bien sûr qu’il s’agissait au fond d’expliquer qu’il fallait apprendre à nos enfants à réfléchir par elleux-mêmes sur qu’iels font et de les responsabiliser face à leurs choix. Mais jamais je n’aurai le luxe d’apprendre à mon enfant la désobéissance face à l’injustice sans y mettre en face les risques. Savez-vous ce que fait l’école, ou pire la police, quand un enfant racisé, a fortiori noir ou arabe, désobéit ?

Alors, tous les jours, j’arme Bout’Chou, 4 ans. Je lui apprends à reconnaitre et à lutter contre les violences qu’il subira. Je lui apprends à se défendre. Attendre est un luxe de privilégié·es. Reporter sa déconstruction et celle de ses enfants est un luxe de privilégié·es.

J’ai aussi commencé un article sur l’appropriation culturelle de cette parentalité blanche universelle, et plus particulièrement sur la question du portage. Je fais un nouveau teasing ici pour me forcer à le finir.

(4) Reconnaître nos propres dynamiques oppressantes

Je suis raciste, sexiste, validiste, grossophobe, putophobe, LGBTQphobe… Et la liste est bien plus longue que ça ! J’ai longtemps complexé face à mon niveau de déconstruction jusqu’au jour où j’ai compris et accepté que j’aurai toujours des biais. Nous sommes construit·es dans une société où les systèmes d’oppression se renforcent entre eux depuis des siècles et sont intégrés dans les fondations de tous les pans de notre société : école, médecine, administration, police, travail, histoire, sciences, arts… Je m’éduque néanmoins pour me déconstruire, me décoloniser et lutter activement contre ces systèmes, un peu plus tous les jours. La déconstruction est une lutte de tous les jours.

  • J’ai pourtant toujours énormément d’impensés : Je travaille à revoir mon langage, mes schémas de pensées, mes préjugés, et pourtant je « réussis » toujours à blesser des gens, à utiliser des termes pas OK, à invisibiliser des groupes encore moins privilégiés. J’ai même récemment « forcé » quelqu’un à se « outer » pour être sûre que moi je ne fasse pas d’impair, le paradoxe total ! Je ne me déclare pas « safe » mais clairement se dire safe ne suffit pas à l’être.
  • Mais je n’ai pas besoin de voir pour croire : Lorsqu’on me dit que j’ai merdé, j’accueille, j’accepte, je m’excuse, je corrige. Je ne supporte plus ce « trauma porn ». Lorsqu’on souffre, il faudrait prouver qu’on souffre. Il faudrait « expliquer pourquoi on existe, pourquoi on ressent de la douleur, pourquoi notre réalité est différente de la leur. Nous faisons face à des systèmes d’oppression qui touchent toute la société, et l’histoire, les politiques, la littérature seront de leur côté » (Minor Feelings, Cathy Park Hong). De manière connexe, dénoncer des oppressions en affichant nos vécus, nos blessures, nos douleurs, sans autre objet politique que de les dévoiler au monde pour que celui-ci ne fasse à peine que reconnaitre leur existence, je ne peux plus non plus.

Reconnaitre nos multiples identités et les interactions entre-elles et avec la société permet aussi de mieux comprendre comment elles contribuent à nos privilèges et nos oppressions. D’un point de vue racial, être blanc·hes est évidemment un privilège, là où être racisé·es fait subir des oppressions. Concernant le genre, être un homme cisgenre est un statut privilégié par rapport à une femme cisgenre, qui est là aussi un statut privilégié par rapport à des personnes trans, non-binaires, genderfluid, agenre… Il en va de même sur l’orientation sexuelle hétéro/LGB+, le corps gros/mince, le handicap valide/avec handicap, la classe sociale bourgeois/ouvrier, l’âge jeune adulte/personne âgée, la religion chrétien/musulman, et la liste est longue ! Évidemment il y a tout un spectre de privilèges et d’oppressions entre les exemples binaires que j’ai cités, et une intersectionnalité à prendre en compte.

Je profite pour revenir sur deux notions qui font couler beaucoup d’encre. Bien que je connaisse la différence entre « racisation » et « racialisation » et l’importance des mots justes, je peux avoir tendance à simplifier lorsque je m’adresse à un public peu militant. Car il faut le reconnaitre, si on souhaite intéresser une majorité non politique, le vocabulaire sociologique est parfois opaque et excluant. Je réfléchis donc depuis longtemps à ce que je peux proposer pour expliquer les deux termes et j’en suis venue à cette infographie.

Alors qu’il n’y a bien qu’une seule race humaine biologique, la racialisation est un processus qui permet de catégoriser les races que la société perçoit notamment depuis la colonisation et la rédaction des théories racistes. Sans être exhaustive, on parle de Blanc·hes, de Noir·es, d’Arabes ou encore d’Asiatiques. Ces identités ne sont pas choisies, elles ne sont pas liées à la biologie ou à la naissance mais à une construction sociale qui a des conséquences dans les vécus et ressentis toujours aujourd’hui. De là, la racisation est un processus qui permet de hiérarchiser ces races perçues par la société, mettant les Blanc·hes tout en haut. Dans cette pyramide raciale interviennent en outre de multiples interactions race, genre, classe et des réalités géopolitiques (espace et temps). Je ne sais pas si mon infographie est vraiment plus simple, suffisamment juste sociologiquement parlant, mais c’est ce qui permet de dire que les personnes blanches sont racialisées – elles font partie de la catégorisation des races sociologiques – mais pas racisées, car étant en haut de la pyramide raciale, elles ne sont pas minorisées par le système raciste.

Le racisme, le sexisme, le classisme ne sont pas des questions d’intention, ce sont des systèmes insufflés dans toutes les structures de la société par ceux qui en ont le pouvoir. Le racisme par exemple n’a pas existé de tout temps, ce n’est pas la haine, ce n’est pas la xénophobie. Ce sont des théories qui ont été réfléchies, écrites par les Lumières, qu’on glorifie aujourd’hui pour leur philosophie, pour justifier la colonisation et ses massacres.

Être racisée, asiatiquetée, sexisée*, minorisée, ce n’est pas une identité, c’est un fait sociologique que je n’ai pas choisi, c’est un processus de construction que la société m’a imposé !!

J’espère que ces réflexions vous parlent, continuent de vous parler, vous amènent à réfléchir, et peut-être vous donneront envie de partager avec moi vos retours !

Quelques ressources pour aller plus loin :

  • Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952
  • Colette Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, 1972
  • Sarah Mazouz, Race, 2020
  • Fatima Ouassak, La puissance des mères, 2020
  • Diariatou Kebe, Maman noire et invisible – Grossesse, maternité et réflexion d’une maman noire dans un monde blanc, 2015

* Concernant le terme « sexisé », deux visions se répondent, celle de Juliet Drouar qui propose « sexisé » comme un processus de minorisation de toutes les personnes non homme cis het, et celle de Juliette Monnain qui maintient les spécificités de la socialisation en tant que femme dans notre société, incluant cis et trans. Personnellement, je peux utiliser les deux en fonction des contextes. Généralement lorsque je parle de moi, je dis « femme » car c’est mon expérience. Je peux y ajouter « cis », voire « het », lorsque je me situe (même si ici je l’oublie souvent car je me suis déjà située et parce que oui, c’est la norme – reconnaitre notre propres oppressions toussa toussa). Je m’approprie peu à peu « sexisée » lorsque je parle des personnes minorisées de par leur sexe ou leur genre, pour ne pas dire « tout le monde sauf les hommes cis het » ou « femmes et minorités de genre », ou en alternative à « femmes cis, trans et personnes non binaires ».


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