9 pistes pour une parentalité décoloniale 1/5

Il parait que depuis la nuit des temps, l’homme domine, la race blanche est supérieure, l’hétérosexualité est la norme, les supposés deux seuls sexes induisent naturellement les supposés deux seuls genres. Mais les sciences évoluent, se décentrent, se dégenrent, se décolonisent, et de plus en plus d’études déconstruisent ces biais cognitifs androcentrés sexistes, cis-hétérocentrés lgbtqphobes ou encore eurocentrés racistes. On apprend à désapprendre les extrapolations biaisées par les systèmes de domination et présentées comme des faits scientifiques.

Mais comment transmettre ces déconstructions continues, infinies, lorsqu’on devient parent ? J’ai commencé dès ma grossesse à me poser ces questions. De féministe blanchie, à féministe intersectionnelle, puis asioféministe, asioféministe antiraciste, jusqu’à aujourd’hui panasiaféministe antiraciste décoloniale, j’ai retracé mon parcours et mes réflexions régulièrement sur le blog et dans mes réseaux, en partageant également mes questionnements sur la transmission à Bout’Chou.

J’en arrive aujourd’hui à tenter de construire les contours d’une parentalité décoloniale que j’aimerais partager avec vous. Ces réflexions sont toujours en cours et je serai ravie d’échanger car rien n’est figé dans une déconstruction, c’est à la fois éprouvant et euphorisant. C’est assez long, donc ça se fera en plusieurs articles au cours du mois d’avril.

(1) Soigner nos traumas

Mes réflexions sont bien évidemment situées. J’écris en tant que personne :

  • Socialisée femme : C’est par le prisme du féminisme que j’ai commencé ma déconstruction, et par le champ du genre que j’ai vraiment commencé à prendre la parole. C’est aujourd’hui de grands questionnements dont je n’ai fait part qu’à peu de personnes mais le cheminement se poursuit.
  • Française, née en France : Il parait que cela ne se voit pas du fait de mes yeux ou de mon nez, mais que cela s’entend à mon absence d’accent.
  • Est-asiodescendante, appelée chinoise ou métisse eurasienne : Les gens ont tellement besoin de mettre des étiquettes et de s’immiscer dans ma vie, que je devrais toujours justifier de ma présence, de ma légitimité, de mon existence…
  • Fille d’immigré·es : Ma mère est née dans une colonie française alors que ses parents avaient elleux-mêmes émigré, mais n’a pourtant obtenu la nationalité française qu’après avoir montré « pattes blanches » et qu’elle pouvait chanter La Marseillaise lors de son audience de naturalisation.
  • et mère à mon tour : Comment transmettre tout ça à mon niveau ? autant de richesses que de traumas ? autant d’amour que de ponts brisés et de non-dits ?

Je pense que tout au long de ces longs articles, je vais switcher du « je » au « nous ». Le « je » parlera évidemment de mes propres expériences, là où le « nous » revêtira un caractère plus communautaire sans se vouloir représentatif de toutes les personnes qui pourraient être concernées.

Anneliese A. Singh, autrice, chercheuse, conférencière, experte « racial healing, equity, justice, and QTPOC liberation » propose dans un de ses livres 10 chapitres pour emprunter le chemin de la « guérison raciale » et impulser un changement collectif en vue de lutter contre la suprématie blanche. J’essaie de garder une traduction très littérale pour rester le plus proche de son propos :

  1. Connaître notre identité raciale : explorer ce que nous savons sur notre identité raciale, ce que la société nous a appris, ce que notre environnement nous a transmis, et de la mettre en perspective avec ce que nous savons de la race et du racisme.
  2. Explorer notre racisme intégré : identifier les systèmes de croyances qui ne sont pas nôtres et développer des réflexions et sentiments nouveaux et bien plus utiles.
  3. [Ré]Apprendre l’histoire du racisme : découvrir de nouveaux savoirs et gagner en compréhension du racisme et de son fonctionnement en tant que système d’oppression.
  4. Faire notre deuil et nommer le racisme : reconnaitre les étapes de notre deuil qui vient avec l’apprentissage, la conscientisation, l’action contre le racisme.
  5. Élever notre conscience de la race : apprendre comment agir plus consciemment en tant qu’être racial et avoir une influence positive sur les autres pour faire la même chose.
  6. Nous saisir des flux de racisme : identifier toutes les micro et macro agressions, comprendre que le racisme peut s’étendre de manières spontanée et inattendue, et développer les compétences pour lutter contre.
  7. Comprendre le racisme dans nos relations : reconnaitre comment le racisme joue dans nos relations interpersonnelles à travers une variété de paramètres et identifier quand cela nous arrive.
  8. Se réapproprier tout notre être racial : honorer les manières dont nous avons évolué et l’authenticité qui vient avec la « guérison raciale individuelle ».
  9. Être un·e allié·e contre le racisme : apprendre les manières avec lesquelles nous pouvons aider les autres et œuvrer pour une justice raciale.
  10. Engager une « guérison raciale collective » : trouver les moyens de construire des cercles de responsabilité et de soutien pour une « guérison raciale collective ».

Ces 10 étapes axées sur le racisme sont adaptables à toutes les oppressions systémiques que nous pouvons subir. Et soigner ses nombreux traumas est un long voyage ! Il n’y a clairement pas qu’une seule voie : thérapie avec un·e professionnel·le de la santé mentale formée, échanges familiaux, groupes de parole en mixité choisie, collectifs militants, et parfois pas mal de cheminement seul·e… Je ne sais pas si j’atteindrai un jour la destination, étant donné que mes traumas sont ravivés quotidiennement par les actualités, mais je suis persuadée aujourd’hui que c’est un indispensable pour penser une parentalité décoloniale et que c’est la première étape vers toutes les autres pistes que j’ai identifiées…

(2) Nous éduquer avant d’éduquer

J’ai appris que les femmes n’avaient pas marqué l’Histoire. Disons plutôt qu’elles en ont été bien effacées, interdites d’accès à l’espace public… J’ai entendu que « l’Homme africain n’était pas assez entré dans l’Histoire » et que heureusement l’Europe, la France étaient là pour aider les « pays en développement ». Disons plutôt que les richesses matérielles et immatérielles ont été (et sont encore) pillées et cette Histoire réécrite par ceux qui en ont le plus profité… J’ai multiplié les « vous, les Asiatiques vous êtes travailleurs, discrets… » et « vous, les femmes asiatiques, vous êtes soumises, dociles… ». Disons plutôt que la société nous a construit·es comme « les autres » et faillit à reconnaitre toutes les réalités que peut recouvrir le terme « Asiatiques ». Elle a depuis longtemps perdu ses notions de géographie et a oublié jusqu’à l’existence même des personnes ouest, centre et sud-asiatiques…

Cette Histoire écrite par ceux qui en ont le pouvoir, je l’ai apprise et intégré pendant des années, jusqu’à ce que je découvre que ce n’est pas l’Histoire que narrent celleux qui en ont été rayé·es. Il est temps de désapprendre cette Histoire, celle qui nous a effacé·es, celle qui nous a délégitimé·es, celle qui nous a aliéné·es, au profit d’une Histoire juste, décoloniale, qui raconte les vécus, ressentis et points de vue des personnes minorisées. La connaissance de cette Histoire, à la fois individuelle et collective, et la réappropriation de nos cultures permettent de déconstruire tous ces implicites et explicites que nous avons intégrés consciemment et inconsciemment dans nos familles, à l’école et dans toutes les sphères de la société.

Une approche décoloniale c’est avant tout décentrer son regard, accepter de changer de paradigme et se dire qu’avant la domination blanche eurocentrée qui a imposé un modèle mondial unique cisgenre, hétéro, mince, valide, il y avait d’autres manières de penser, de faire, de voir le monde, qui ont été soit volées, soit effacées. Cela ne signifie pas que ces oppressions n’existaient pas avant, mais leur systémisation mondiale est à questionner.

S’éduquer peut passer par une pluralité de moyens, de gratuits à payants : livres, films, documentaires, réseaux sociaux, bibliothèques, ateliers, conférences, podcast, TED talks, musiques… C’est aussi échanger et confronter ses apprentissages et ses réflexions : book clubs, collectifs, manifestation, événements… J’invite par principe à écouter et apprendre – et payer lorsque l’on peut – auprès de personnes concernées par les oppressions dont elles parlent, même si ce n’est pas un totem d’immunité.

Affiner notre esprit critique permet aussi de discerner ce qui est de l’ordre de l’individuel et du système, ce qui va réellement dans le sens d’une déconstruction/reconstruction et ce qui contribue encore à toujours à nous enfermer dans une vision normée.

Si je ne devais citer qu’un exemple, je dirais le compte instagram d’Alok Vaid-Menon qui produit des contenus pépites en partageant ses réflexions et ses lectures. Iel nous explique les racines historiques, racistes et sexistes, de ce qui semble être là de tout temps mais qui sont en réalité des constructions. On peut citer notamment la binarité des sexes biologiques et des genres, l’eugénisme, l’indésirabilité des poils, l’infériorisation des corps gros,… La liste serait trop longue pour tout citer.

Bref, décoloniser notre regard et nos actions sur le féminisme, l’écologie, l’antiracisme, l’anticapitalisme, le validisme, la psychophobie, l’humanitaire, la LGBTQphobie, le classisme, la grossophobie, l’école, la police, la science, la médecine, la psychologie, liste non exhaustive, je crois sincèrement que nous nous le devons, à nous en tant que personne, nous le devons à nos ascendant·es qui n’ont pas pu, nous le devons à nos descendant·es, nos enfants : briser le cercle pour qu’iels n’aient pas tout le chemin à parcourir et qu’iels puissent (se) construire sur des fondations justes.

Avant de vous laisser avec ces longues réflexions, j’aimerais finir sur cette précision : Cicatriser nos blessures, c’est arrêter de transmettre des plaies ouvertes au profit d’une transmission relativement plus apaisée des apprentissages, mais sans jamais effacer nos sentiments, nos douleurs, notre colère.

Quelques ressources pour aller plus loin :

  • Anneliese A. Singh, The Racial Healing Handbook, 2019
  • Iris Chen, Untigering: Peaceful Parenting for the Deconstructing Tiger Parent, le blog, depuis 2017 et le livre, 2020
  • Cathy Park Hong, Minor Feelings – An Asian American Reckoning, 2020
  • Kimberley Crenshaw, L’urgence de l’intersectionnalité, TED Women 2016
  • Alok Vaid-Mennon, Beyond Gender Binary, 2019, et tout son compte instagram

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