Qui écrit nos histoires ?

Il y a quelques temps je parlais statistiques ethno-raciales des personnages principaux à lire dans la littérature jeunesse et d’invisibilisation des personnages racisés par l’utilisation exagérée des animaux. Mais la question des représentations n’est pas simplement ce qu’on voit dans le produit fini, que ce soit un livre, un jeu, un film.

plus de 70% d’auteurices blanc·hes

D’après l’étude du Cooperative Children’s Book Center, School of Education, Université de Wisconsin-Madison, sur les 3 299 livres publiés en 2020 reçus, 71,5% ont été écrits ou illustrés par des personnes blanches, contre 12,2% asiodescendantes, 7,6% afrodescendantes, 6,9% latinodescendantes, 1,1% nativedescendantes, 0,6% arabodescendantes et 0,1% pacificdescendantes. Je reprécise ici qu’il s’agit d’une traduction de l’étude dont les statistiques sont en libre accès sur leur site. Également certaines catégories ne sont pas liées à des races sociologiques à proprement parler et l’étude étant réalisée au EUA, elle est liée aux perceptions locales.

Si on fait un zoom sur l’évolution des auteurices et illustrateurices racisé·es, on observe clairement qu’en 5 ans, les personnes afrodescendantes et plus encore asiodescendantes ont connu les progressions les plus significatives.

Un point d’alerte, il n’y a pas de croisement possible personnage principal ✖ auteurices sur les statistiques fournies. Ainsi, en l’état il n’est pas possible de dire que les auteurices et illustrateurices asiodescendantes ont écrits ou illustrés les livres avec des personnages principaux asiodescendants. L’an dernier sur les statistiques des livres de l’année 2019, il y avait eu un croisement qui exposait que les livres avec personnages principaux asiodescendants avaient au moins à chaque fois une personne concernée soit l’auteurice, soit l’illustrateurice, soit les deux (mais le plus souvent l’illustrateurice…). A l’inverse, moins de la moitié des personnages principaux afrodescendants étaient écrits ou illustrés par une personne afrodescendante ! 

Je repose donc la question : qui écrit nos histoires ?

Ownvoice VS pas ownvoice

La première question qui fait beaucoup débat ces derniers temps : peut-on écrire sur ce qui ne nous concerne pas ? Il y a des cas d’école lorsqu’un homme blanc cis-hétéro de 45 ans écrit « une aventure sur l’esclavage » dans la peau d’une jeune adolescente noire, esclavisée au 18è siècle. Et là encore le monde de l’édition française se défend, là où l’édition anglo-saxonne refuse de traduire. Autre cas d’école et pas si différent du premier, lorsqu’une personne non concernée va être publiée / choisie grâce à une jolie série de privilèges au détriment d’une personne concernée.

Je le dis souvent, être concerné·e par une oppression, quelle qu’elle soit, n’est pas un totem d’immunité et n’empêche pas les biais oppressifs. Le « ownvoice » en littérature ne fait pas exception mais c’est tout de même ce qui permet d’être au plus proche des vécus et ressentis des personnages. Il faut plus de personnes concernées, que ce soit pour la race, le genre, la sexualité, le handicap, tout à la fois… pour nous raconter, porter nos voix minorisées, créer avec justesse. Et concerné·e ou pas, mais surtout quand on ne l’est pas, on se renseigne, on fait des recherches, on discute avec des personnes concernées, on fait relire par des sensitive readers, on renvoie le lectorat vers des liens ressources…

Autre point important, peut-on écrire des personnages oppressifs ? OUI ! Écrire par exemple une histoire contemporaine avec plein de personnages mais pas un qui aurait un comportement ou des propos racistes, ce n’est pas créé un monde post-racial, c’est invisibiliser la réalité et les conséquences sur les personnages racisés. Néanmoins, outre le TW qui ira bien en début de livre ou de chapitre, il convient de reprendre ce personnage raciste, soit par d’autres personnages, soit par un e narrateurice car l’auteurice est omniscient·e et bien évidemment grâce à son éducation ou un·e sensitive reader, aura conscience du racisme et de l’action antiraciste à porter pour dénoncer ce personnage au sein de l’histoire.

Il y aurait plein d’autres points à aborder mais c’est déjà assez long. Je vous invite néanmoins à lire le post – et tous les supports – de Mrs Roots sur « la traduction, le racisme et les livres ».

Sortir de l’idée de la représentativité

J’entends régulièrement des phrases du style : « mais si là je mets une petite fille noire, les personnes asiatiques ne vont pas se reconnaître, alors j’ai mis un personnage dans laquelle tout le monde peut se reconnaître. » Si je poussais un tout petit peu plus, cette mascotte pourrait avec un chapeau conique, des tresses, un bindi et une djellaba…

La représentativité est impossible. Il faut faire le deuil de cette notion qu’on nous martèle comme étendard des pays autoproclamés démocratiques. Ce n’est pas avec une seule œuvre qu’on pourra représenter de manière juste toute la population dans ses identités multiples.

À vouloir « être représentatif », cela finit :

  • Soit en check-list de personnages pour la grande majorité creux. C’est ce qu’on retrouve par exemple dans les séries Netflix young adults, avec des personnages racisés qui ne vivent pas le racisme… On peut aussi parler de token qui ne sont là que pour cocher les cases, et de la question du colorisme avec des acteurices racisés mais vraiment « light skin », ne vivant pas les mêmes oppressions.
  • Soit en créant de nouveaux stéréotypes et préjugés, en voulant sortir des clichés au départ, tout le monde finit par adopter les mêmes codes. C’est le cas de la jeune femme est-asiatique rebelle qu’on ne reconnaît que grâce à sa mèche violette, ou du meilleur ami noir gay flamboyant…
  • Soit en ne travaillant qu’un seul personnage racisé mais en le laissant dans un univers complètement blanc, sans autre question… Lupin, dernièrement, en est un bon exemple.

Bref, quand je pose la question « qui écrit ? », je parle non seulement des auteurices et des illustrateurices mais aussi des équipes d’édition, de production, de réalisation, de marketing, de commercialisation… Qui a les moyens aujourd’hui dans un système bien rodé de publier ? Qui forme la chaîne de production d’un livre ou d’une série ? Qui a le pouvoir de valider ou non une œuvre ? Quand j’entends les retours des maisons d’éditions « on a déjà publié sur le sujet cette année » ou les personnes minorisées elles-mêmes dire que cela a déjà été fait, je ne peux m’empêcher de penser à toutes les collections qui sortent et ressortent pour finalement dire la même chose… Mais personne ne se pose la question pour Timothé au bord de la mer, Peppa Pig à la plage, P’tit Loup va à la plage, Petit ours brun joue dans la mer, Tchoupi à la plage… Oui, j’ai besoin de vacances !!

Lorsque je demande des représentations justes, l’idée n’est pas pour moi de calquer ce qui se fait déjà pour au final reproduire les mêmes schémas universels occidentaux blancs, cishétéronormatifs, validistes, classistes,… L’objectif au bout c’est de changer de paradigme avec du début à la fin de la chaîne d’édition ou de production/réalisation, des personnes qui vont contribuer à la pluralité des voix.

Changing Asian American GIF by ABC Network

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